Aymak Djangaliev

 

Aymak Djangaliev
© ALMA - Tatiana Salova

Il est impossible de comprendre l’histoire de Aymak Djangaliev, des forêts de pommiers sauvages sieversii, et de la sauvegarde aujourd’hui, sans faire référence à l’histoire du Kazakhstan, en tant qu’ancienne république soviétique, au régime de Staline, aux purges des grands scientifiques dont certains seront condamnés à mort, dont Nicolaï Vavilov le plus grand évolutionniste russe en 1942.
Le démarrage de la destruction des forêts au Kazakhstan est lié entre autres, à la nomination par Staline de Trofim Lysenko, à la tête de la chaire de génétique à Moscou. Ennemi de la génétique, de nombreux scientifiques seront déportés ou condamnés à mort (ce sera le cas de Nicolaï Vavilov).

Ces années noires auront un impact sur la biodiversité et les forêts sauvages du Kazakhstan car dès les années 1940, commence un vaste chantier de destruction des forêts sauvages de Malus Sieversii, les espèces sauvages étant considérées comme « inutiles ». Comme Nicolaï Vavilov, Aymak Djangaliev agronome a voulu sauvegarder ces patrimoines utiles pour les générations futures. Il s’en suit alors, dès les années 1950 et jusqu'à sa mort, une cabale contre lui, devenu professeur et académicien, mais marginalisé par sa « désobéissance » au régime de Staline.
Trahi par ses pairs au pouvoir, dénoncé par ses élèves en 1969 à Moscou, Djangaliev sera l’objet d’un procès scandaleux puis définitivement exclu de son institut de botanique. Cette cabale se poursuivra jusqu’à la toute fin de sa vie car ce sont les mêmes personnalités qui dirigeront les instituts scientifiques après l’indépendance. Finalement, ce ne seront deux scientifiques occidentaux Herb Aldwinckle et Barrie Juniper qui sauveront M. Djangaliev de l’oubli.

BIOGRAPHIE DE AYMAK DJANGALIEV

Né en 1913, au sein d’une famille d’agriculteurs aisés Djangaliev est un élève précoce et brillant : à 7 ans, il maîtrise déjà la langue russe.
La révolution bolchevique bouleverse définitivement sa destinée : la ferme de ses parents confisquée, ses parents déportés, ses 2 frères aînés tués, etc.
Il fuit avec sa sœur à Almaty et poursuit ses études secondaires à l’orphelinat de la ville. Surdoué,il s’intéresse déjà à Malus Sieversii et rencontre à 16 ans Nicolaï Vavilov en expédition à Alma-Ata, qui deviendra son modèle.
A 19 ans il obtient son diplôme d’agronome et prépare sa thèse d’état tout en travaillant comme agronome près de Chimkent.
Mais en 1937, accusé d’être le fils d’un riche agriculteur il est dénoncé auprès du KGB. Son directeur de thèse, l’aide à fuir à Moscou pour étudier à l’institut supérieur d’agronomie de Timiriazev ou il y rencontre Nicolaï Vavilov à plusieurs reprises. En son absence démarre en 1939 au Kazakhstan, le programme d’éradication des forêts de sieversii .
Le 9 juillet 1941, 7 jours après la déclaration de guerre entre Hitler et l’URSS : il soutient avec brio sa thèse sur la vigne mais il intègre immédiatement et sur sa demande l’école militaire à Gorki pour servir son pays.
Il sera commandant d’une batterie antiaérienne contre les nazis, puis sera envoyé en Mandchourie.

En 1945, il revient en héros de guerre à Alma-Ata. Littéralement scandalisé par la déforestation qu’il découvre, il s’oppose vigoureusement à ces coupes et démarre clandestinement un travail scientifique sur ce patrimoine. Trop brillant, trop visionnaire, trop téméraire, il devient très vite la bête noire des autorités politiques et scientifiques.

En 14 ans, il sera successivement responsable de la section des plantes fruitières de l’institut de recherche d’agriculture, directeur de l’institut de recherche KIZ, directeur de la station expérimentale de GOUREV (au Nord Ouest du Kazakhstan) puis professeur à l’institut d’agronomie de Alma-Ata.
Parallèlement, il fait un travail en clandestinité de recensement des forêts de sieversii En 1959, il décide de créer puis deviens le directeur de l’institut d’agriculture et de plantes sauvages à Alma Ata. (A la suite d’hivers anormalement rigoureux, 8000 jardins ont été gelés et la population meurt de faim).
Il y crée son premier jardin expérimental de Malus Sieversii. Deux de ses anciens élèves le dénoncent à Moscou en 1969 .Une procédure criminelle est lancée contre lui, on le destitue , et evite la deportation de peu mais le pouvoir détruit son jardin expérimental de sieversii et brûle les fascicules scientifiques sur Malus sieversii, fabriqués pour l’Institut Vavilov.
Sauvé in extremis par un de ses anciens professeurs, il accepte un petit poste au jardin botanique.

Commence, pour lui, une troisième vie difficile avec un directeur à l‘Institut de botanique hostile à sa présence. Il continue néanmoins ses recherches, et soutient avec succès sa thèse sur Malus Sieversii à Moscou, en 1969 . Mais l’instabilité de sa position, sa semi-clandestinité liée à Malus sieversii, empêcheront Aymak Djangaliev d’avoir un cursus normal d’académicien et de former des étudiants susceptibles d’assurer la pérennité de son travail. Il est encore trahi en 1979 et le directeur de l’institut de botanique le renvoie définitivement et fait à nouveau détruire son jardin expérimental.

Ce seront entre 1979 à 1989, dix ans de retraite forcée. C’est le généticien Herb Aldwinckle du Cornell Institute ( Geneva NY) qui le fera sortir de l’ombre, après la chute du mur de Berlin. Une expédition scientifique doit être menée dans les forêts et Djangaliev est le seul spécialiste. Les autorités toujours hostiles se doivent de le faire reintégrer à l’institut de botanique, ce qui ne lui sera jamais pardonné. Cette inimitié sera de mise jusqu’en 2009 année de sa disparition.

En éternel combattant, mais dans l’adversité Djangaliev reprend ses recherches, actualise ses résultats en fonction des nouvelles découvertes, édite des cartes satellites, effectue de nouveaux recensements, recrée un conservatoire de sieversii au jardin botanique, obtient 27 patentes d’État pour les 27 élites spectaculaires qui n’existent plus dans les forêts, etc. En 1999, Aymak Djangaliev reçoit Barrie Juniper et Julian Robinson, tous deux généticiens d’Oxford. La première datation génétique de cette espèce sauvage est réalisée en 2002 : Malus sieversii est bien l’ancêtre de tous les pommiers domestiques (publication dans Science)
De 1998 à 2009, Aymak Djangaliev travaille politiquement à la sauvegarde de sieversii (60% des pommiers sieversii et abricots sauvages ont disparu) mais il est toujours controversé. En 2002 il obtient que Malus sieversii soit sur le livre rouge des espèces à protéger. En 2006 il est écarté du centre d’écologie alors qu’il est l’instigateur de l’aide financière accordée par l’ONU.
2006 : première rencontre entre Catherine Peix et Aymak Djangaliev qui accepte l’idée d’un film sur Malus sieversii, dont le tournage s’effectuera de 2006 à 2009. Désespéré par les déforestations contemporaines liées à l’urbanisation tout azimut sur des sites protégées, et par la politique du centre d’écologie qui l’a définitivement écarté, Djangaliev confie le 12 juin 2009 à Catherine Peix la mission de sauvegarder le patrimoine inestimable de Sieversii et son travail scientifique.

Le 21 juin 2009 : Aymak Djangaliev décède. Il aura vu le documentaire « les origines de la pomme, ou le jardin d’Eden retrouvé » 54 mn pour France 3 et ARTE et le livre de photos consacrés à sa biographie et aux Malus sieversii. (Photos Catherine Peix et Hélène Bozzi). Biographie de Aymak Djangaliev réalisée après 3 ans d’enquêtes, menée par la réalisatrice pour le film.